La femme de l’Apocalypse selon saint Jean à l’église de Frôlois (Côte-d’Or)
- Céline B

- 12 avr.
- 4 min de lecture
Une iconographie rare. L’église de Frôlois vous étonnera par son décor architectural, ses chapiteaux, ses clefs et culots de voûtes du 13e siècle, le tout bien ornementé.
Les voûtes d’ogives sont par exemple ornées de clefs à motif floraux comme pour le chœur ou les collatéraux. Certains culots de voûtes sont ornés de têtes humaines, de même époque.

Les chapiteaux ont de belles caractéristiques tout comme les colonnes à pilier cylindrique flanqué de quatre colonnes et leurs chapiteaux à crochets, du XIIIe siècle tout autant.
Ce décor fait aussi parfois l’objet d’éléments plus audacieux et plus rares.
Parmi l’une de ses clefs de voûte, nous relevons celle présentant l’accouchement d’une femme sur une lune, et un dragon à l’affût du nouveau-né comme le conte le livre XII de l’apocalypse de Saint Jean.

« Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles.
Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement.
Un autre signe apparut dans le ciel : un grand dragon, rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et, sur chacune des sept têtes, un diadème.
Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance. »
Le personnage est ainsi appelé la « femme de l’Apocalypse ».
Elle donne naissance à l’enfant Jésus qui est ici symbolisé par la lune bien que cela ne soit pas le cas dans toutes ses représentations. Dans notre motif à Frôlois, le détail est moindre, le dragon ne semble pas avoir autant de têtes dont il est affublé, sept têtes cornues, mais la lune, la position de la femme debout donnant naissance, et le dragon à l’affût sont des éléments essentiels de l’iconographie.
Louis Réau, dans son dictionnaire de la Bible, rappelle que certains historiens modernes font remonter l’origine de cette femme à la mythologie égyptienne – Isis contre Typhon –, à la cosmologie astrale des babyloniens – la représentation du signe zodiacal de la Vierge et ses douze étoiles entourant son visage étant les 12 constellations du zodiaque–. Néanmoins il marque sa préférence pour l’exégèse chrétienne. La femme représente alors la Vierge immaculée qui se sauve des griffes du démon selon quelques théologiens comme Ambroise Autpert (730-784), Rupert de Deutz (1075-1129), ou Bernard de Clairvaux (1090-1153) quand d’autres y voient encore plus loin l’Église spirituelle comme Bède le Vénérable (672/673 – 735), Haymon d’Auxerre (800-855) ou Joachim de Flore (1130-1202). Mais Marie demeure également une figure de l’église et donc les deux interprétations sont très fréquentes et très proches.
Selon Louis Réau, les différents éléments iconographiques ont chacun leur sens : le soleil dont est nimbée la vierge représente Jésus « son fils et son dieu », le croissant de lune est le précurseur du Christ, Jean Baptiste, les douze étoiles sur son front les 12 apôtres et les deux anges qui lui accrochent deux ailes sont les deux testaments ou les deux mains du Christ en croix.
Bernard de Clairvaux quant à lui voit dans la femme, la Vierge Marie, le soleil est son infini miséricorde, la lune à ses pieds représente le mal et les 12 étoiles qui l’environnent sont ses prérogatives, celles célestes, celles de sa chaire, et celles de son cœur. Le dragon est le diable qui souffla à Hérode le massacre des Innocents.
Au XIIIe siècle, au temps de la construction de l’église de Frôlois, c’est la représentation de l’Église spirituelle qui prévaut.
Les images pieuses de cette femme se retrouvent le plus souvent dans les arts de l’enluminure. Notons la Bible de Bamberg d’Albrecht Pfister, né vers 1420 et mort avant le 13 avril 1466, la représentant dans l’art germanique.

La Morgan Pierpont Library à New-York possède plusieurs manuscrits français ou franco-normands dont voici quelques références de leur représentation :
MS 38121, folio 17 v. (4e quart du XVe siècle)
MS 19896, folio 27 v (XIVe siècle)
MS 17399 folios 26 r et 26 v (1475-1499) (prologue de Gilbert de la Porrée)
MS 17333, folio 20 r (c. 1320-1330)
La bibliothèque nationale de France en possède quelques versions numérisées comme le Ms 815 – folio 25v (détenu à la Bibliothèque municipale de Toulouse).

L’Apocalypse glosée (1240-1250) du Maître de Sarum, folio 19 v. Ces représentations auraient inspiré Hennequin de Bruges, pour ses cartons de la tapisserie de l’Apocalypse d’Angers.

En matière de sculpture, le musée du Louvre présente un fragment, un haut-relief en forme de tympan qui aurait pu être une part du décor d’une baie datant des années 1150-1200. Un des rares exemples sculptés que nous ayons pu trouver en France de cette femme de l’apocalypse détenant son enfant en voie d’être dévoré. Il se trouvait dans l’église Saint-Rieul de Senlis.

Un autre fragment de piédroit de portail du XIIe siècle (1160 c.) issu de Honnecourt-sur-Escaut, se trouve dans la collection du Palais des Beaux-Arts de Lille. Il serait susceptible également d’en être une représentation avec un personnage sans tête portant le corps d’un enfant avec une petite aile et un soleil esquissés.

Palais des Beaux-Arts de Lille
Et enfin des chapiteaux romans de l’église Saint Pierre de Souvigny et celle de Sainte-Marie de Payerne présente le thème de cette femme attaquée par le dragon alors qu’elle porte son enfant dans ses bras.

La rareté de cette thématique dans l’art de la sculpture permet d’affirmer que la clé de voûte de Frôlois du XIIIe siècle est unique en son genre et s’ajoute donc à ces œuvres précitées.
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